
Julius Genachowski, Président de la FCC américaine
Avec son 6ème rapport sur le déploiement du haut débit aux Etats-Unis, la FCC lance un cri d’alarme, « le déploiement du haut débit n’est pas raisonnable et est en retard ».
AT&T, l’un des 2 grands opérateurs américains, vient de publier des résultats exceptionnels pour son deuxième trimestre avec un bénéfice en hausse de 26% à 4,02 milliards de dollars sur le trimestre précédent. Cependant ses revenus ont baissé et AT&T note que ces bénéfices sont dus en majeure partie à l’enregistrement des iPhone et plus particulièrement à l’arrivée de l’iPhone 4. Les activités traditionnelles de AT&T continuent de stagner alors que Apple lui permet de réaliser des bénéfices captifs « faciles », mais aussi véritables cadeaux empoisonnés puisqu’ensuite, ces iPhones viendront solliciter le réseau déjà surchargé de l’opérateur incapable de le mettre à jour pour répondre à la demande. En France, selon des sources officieuses, 60% des ventes de téléphones mobiles chez Orange seraient des iPhone, ce qui pose un problème stratégique majeur pour les opérateurs. Nous en reparlerons.
80 millions d’américains n’ont pas le haut débit
Cette annonce montre que malgré tout, y compris les opérateurs gérés de façon la plus traditionnelle (pour ne pas dire archaïque) arrivent tout de même à faire de substantiels bénéfices dans les télécommunications. Le jour même de cette annonce, la FCC (Federal Communication Commission, équivalent de l’ARCEP) dévoilait son Sixième rapport sur le déploiement haut débit aux Etats-Unis et lançait un véritable cris d’alarme sur le retard que prennent les Etats-Unis en la matière.
Dès les première lignes du rapport, le ton est donné : « Alors qu’une substantielle majorité d’américains ont accès à des connexions haut débit, aujourd’hui, près de 80 millions d’américains ne sont pas abonnés à un service de haut débit à la maison et approximativement 14 à 24 millions d’américains restent sans possibilité d’accéder à un service de haut débit. »
Le document note que la situation se dégrade comparée aux rapports précédents. En d’autres terme, près de 5% de la population américaine ne peut pas avoir accès à du haut débit et environ 30% des américains ne voient pas l’intérêt de souscrire un abonnement haut débit quel qu’en soit la raison. Le document remarque que les zones non desservies ont tendance à être des zones où les revenus moyens sont les plus bas…
Remise à jour des bases de mesure
Détail important, La FCC note que pour tous les rapports préalables qu’elle a publié, la notion de haut débit était acquise à partir d’un débit de 200 kbps en download . Cette mesure très favorable ne correspond absolument pas à la notion communément admise du haut débit. Conformément au plan national haut débit mis en place par le Président Obama depuis le début de l’année, la notion de haut débit intervient maintenant seulement à partir d’un débit de 1 megabit par seconde, ce qui semble déjà plus proche de la réalité du haut débit et de ses usages. La FCC a aussi revu la manière dont elle comptabilise la disponibilité du haut débit. En effet, était considéré comme accédant au haut débit toute zone postale (un zip code à 5 chiffres) sur laquelle au moins un accès haut débit était disponible… La méthode de comptabilisation est désormais plus fine que la zone d’un code postal. Mais les chiffres suscitent encore pas mal de controverses.
Le lobby des opérateurs se rebiffe…
Le rapport de la FCC précise une soixantaine de propositions de régulation pour améliorer la situation aux Etats-Unis. Il soulève ainsi une levée de boucliers des apôtres la liberté incontrôlée des marchés, menés par les opérateurs qui profitent largement de situations de monopole sur des marchés récurrents. Selon le site ATR (American for Tax Reforms) qui milite contre la régulation aux Etats-Unis, « Officiellement, (selon leur propres chiffres….ndlr), les sommes investies par les opérateurs américains dans les infrastructures de réseau se monteraient à 576 milliards de dollars au cours des 5 dernières années.. les fournisseurs d’accès Internet auraient mis tous les ans près de 30 milliards de dollars pour étendre et améliorer leurs réseaux… ».
L’ATR poursuit « Le dernier rapport sur le haut débit de la FCC est une rhétorique creuse, il a été réalisé uniquement pour dénigrer les fournisseurs de service internet simplement pour justifier le schéma inutile et lourd qui consiste à réguler l’Internet. Il suit comme prévu la même stratégie exposée dans le rapport sur le sans fil au mois de mai qui a servi à justifier la régulation qui en a suivi. » Le pouvoir de lobby des opérateurs apparait au grand jour à travers un rapport effectué par deux professeurs de la New York Law School qui « démontrent » que la Neutralité du Net proposée par la FCC détruirait environ 700000 emplois correspondant à un manque d’investissement des opérateurs provoquant un manque à gagner du PNB de 80 milliards par an… ! Leur raisonnement est bien sûr appuyé sur le postulat que le marché est vivement concurrentiel aux Etats-Unis… !
Revitaliser le marché du haut débit
La recommandation de ce rapport est ainsi formulée : « Il faut agir immédiatement de façon à accélérer le déploiement des capacités de « services avancés de télécommunication » en faisant tomber les barrières aux investissements dans les infrastructures et en promouvant la concurrence sur le marché des télécommunications. »L’évidence semble tellement claire que même le rapport d’une récente délégation de l’ARCEP aux Etats-Unis, après quelques entretiens avec les acteurs du secteur et l’administration américaine, concluait à un manque évident de concurrence sur le marché américain.
La quasi vacance de régulation aux Etats Unis, pratiquée sous l’administration républicaine de Georges Bush, a en effet provoqué depuis le début des années 2000, un vaste mouvement de consolidation chez les opérateurs de téléphonie fixe et mobile aux Etats-Unis qui résulte en un marché que se partagent 3 opérateurs. La non mise en oeuvre des recommandations du dégroupage faites lors de la loi ‘Telecommunication Act » de 1996 a conduit à une carence d’initiative des opérateurs alternatifs et des fournisseurs de services face à un duopole entre 2 opérateurs de télécommunications (AT&T et Verizon) et un opérateur de câble (Comcast) qui se partagent le territoire pour les communications fixes et mobiles et évitent bien de se concurrencer autrement que par communiqués de presse interposés.
Réguler pour faire renaitre la concurrence
Intimement intégré dans le Plan National pour le très Haut Débit préparé lui aussi par les soins de la FCC au début de cette année, le rapport met une nouvelle fois en évidence les lacunes du marché et illustre les objectifs du Plan d’offrir au plus vite une connexion haut débit à tous les américains. Deux objectifs majeurs de ce plan sont de puiser dans les fonds fédéraux pour subventionner les services téléphoniques dans les zones « blanches » ou rurales afin de faciliter la mise en place d’accès Internet à haut débit et de libérer plus de spectre de fréquences pour les services Internet sans fil dans ces zones où les opérateurs et cablo-opérateurs ne veulent pas investir. Cependant, l’industrie à mis en place un intense lobbying, souvent très bien camoufflé, pour faire dérailler les propositions de Julius Genachowski, le Président de la FCC.
En effet, l’idée de Genachowski conduirait à définir les accès haut débit comme un “common Carrier », c’est-à-dire un statut proche du ce qu’en France on appelle le « service universel ». D’autre part, les projets qui entrent dans le plan national haut débit doivent respecter un certains nombre de principes de non discrimination d’accès aux infrastructures et de facilité d’interconnexion aux autres réseaux.
Un environnement nouveau, un nouveau challenge
Ce rapport qui pointe du doigt l’insuffisance d’investissements et le manque d’innovation chez les opérateurs arrive au moment où se font sentir quelques signes de reprise économique. Mais le paysage des télécommunications présente aujourd’hui des caractéristiques entièrement nouvelles comparées à la situation de ce marché en 2007, juste avant la crise. En effet, les opérateurs doivent faire face à une nouvelle forme de convergence fixe et mobile (dont ils ont bénéficié jusque là notamment grâce au sans fil) qui a vu une série d’alliances des grands du secteur informatique ou Internet avec des fabricants de smartphones. L’objectif de ces alliances est de développer des nouvelles plateformes logicielles fixe et mobiles, capable de mettre en place des services qui ne profitent guère aux opérateurs, restés figés dans leurs attitudes statiques et fermées « d’opérateur historique ». La rigidité et les exigences des opérateurs face aux fabricants de combinés téléphoniques en est un des nombreux aspects. « Nous investissons dans les infrastructures et ce sont des gens comme Google qui en profitent… » se plaignait récemment Stéphane Richard, le PDG de France Télécom Orange.
Batailles de géants …Apple, Google, Microsoft et.. Intel face aux opérateurs
Citons Apple comme étant le premier qui a réussi a briser le cercle, mais qui lui aussi opère dans une approche intégrée verticalement et fermée. Certes, Apple se place du côté du consommateur lorsqu’il s’agit de la facilité d’utilisation, mais ses produits, sujets à de nombreuses restrictions, ne sont pas ouverts et restent trois fois plus chers que les autres. La FCC et la commission Européenne s’attachent cependant à faire tomber ces restrictions.
Google est un autre géant qui avec Android, se lance dans la conquète des utilisateurs fixes et mobiles à travers une stratégie dont le but est d’unifier Chrome pour le desktop et Android sur les mobiles. Bien qu’étroitement surveillé et tout autant haïs par les opérateurs que son concurrent Apple, Google semble avoir la faveur de l’administration Obama aux Etats-Unis. Microsoft, dont la stratégie en matière de mobile ne semble pas réellement porter ses fruits malgré des efforts séculaires, travaille sur une convergence fixe mobile autour de Windows 8 dont on commence à entendre parler dans la Silicon Valley. Il faudra attendre encore un peu (au moins un an, voir 18 mois) avant d’en savoir plus.
L’outsider de cette confrontation est Intel, qui développe maintenant une stratégie de plateforme (base matériel et logiciels) ouverte autour de Linux. Lors du dernier MWC de Barcelone, il s’alliait avec Nokia pour développer Meego, un OS pour les smartphones. Le monde de l’informatique classique et d’Internet est en train d’opérer sa mutation vers la mobilité. Les opérateurs sauront-ils en tirer parti sans s’aliéner la base de leurs clients?