Les grands opérateurs téléphoniques pleurent misère…


Est-ce par hasard que Stéphane Richard, PDG de France Télécom accorde un entretien au Wall Street Journal pour raconter ses « misères » à la communauté financière internationale à peu près au même moment où AT&T envoie un gros document de près de 400 page à la FCC, le régulateur Américain, pour lui expliquer que la seule issue pour lui est de racheter T-Mobile s’il veut survivre à l’augmentation du trafic sur ses réseaux mobiles…?

Sortie de crise favorable aux grandes manoeuvres

Cette époque de sortie de crise ( loin derrière pour beaucoup de grandes entreprises qui naviguent déjà toutes voiles dehors) est très favorable à  des grandes manœuvres de consolidation et de conquête. Les opérateurs qui n’ont pas connu la crise, vivant grassement sur du free cash flow récurrent, sont maintenant avides de renforcer et/ou reprendre des positions de monopole qui leur permettront de verrouiller et de presser un peu plus leurs abonnés dans des solutions chères et figées, très rentables pour eux.. En général, on appelle ça des rentes de situation sur le dos du consommateur…

Une nouvelle révolution industrielle.. pour qui et comment ?  

De leur côté, les gouvernements sont inquiets de la lenteur de la reprise et commencent à se préoccuper des prochaines échéances électorales. Ils sont prêts à quelques « petites compromissions et arrangements » pour accélérer le processus qui leur permettra de prétendre devant les électeurs qu’ils ont fait « du bon boulot ». Ces opérateurs sont en effet un « passage obligé » pour le nécessaire renouvellement des infrastructures de ce qu’on a appelé « les autoroutes de l’information ». Beaucoup ne sont pas loin de penser que les opérateurs téléphoniques sont aussi la solution pour résoudre (et contrôler) l’énorme problème des contenus sur Internet suscités par des « géants du Web Américains ».

Non seulement ils  viennent  « polluer » l’exception Française, mais en plus ils profitent gratuitement d’investissements réalisés localement et dégagent de larges profits en s’appuyant sur un écosystème de sociétés très dynamique… L’enjeu économique, qui ne se cache plus maintenant, est celui de mettre en place de nouvelles infrastructures (fibre pour le fixe et très haut débit pour les mobiles) pour le déploiement d’une révolution industrielle qui marquera ce siècle et dont on peu espérer que tout le monde profitera. Seulement, tout le monde n’est pas d’accord sur le type de révolution et qui va en bénéficier… ? La France sur Internet paie le retard accumulé par les « visions » de l’opérateur lorsqu’il était monopole historique, visions qui ne faisaient qu’unes avec celles du gouvernement…

 France Télécom… misérable ?

L’article du WSJ dresse le paysage de cette façon «  ayant passé l’année dernière à remette au beau fixe le moral des troupes du 3ème opérateur télécom européen après une vague de suicides, Stephane Richard essaie maintenant de  convaincre la communauté financière que France Télécom est un bon pari, malgré les problèmes que rencontre l’ensemble du secteur des télécom. »  Il cite ensuite Stéphane Richard qui affirme : « Nous sommes entrés dans une phase difficile »… « notre modèle économique est sous pression »…  La stagnation des revenus des opérateurs, la nécessité d’investir pour répondre à l’augmentation exponentielle des trafics sur les réseaux et la forte concurrence qui s’exerce sur les opérateurs (entendez depuis l’ouverture des marchés) rend la situation intenable. Pour Stéphane Richard, cela conduirait obligatoirement à une consolidation sur le marché européen et à des mesures de réductions des coûts…

L’Europe, un bon terrain de jeu…

La machine est lancée… Directement dans la foulée de AT&T qui rachète T-Mobile aux Etats Unis, mais d’une manière plus discrète par touches successives et différentes, France Télécom se lance dans un rapprochement avec Deutsche Télékom, la maison mère de T-Mobile. L’Europe est bien sûr passée au-delà du capitalisme sauvage à la manière de l’Oncle Sam et les grandes manœuvres s’opèrent de façon plus feutrée, moins transparentes, les montages sont plus compliqués et longs à mettre en œuvre pour ne pas éveiller les soupçons du grand public.

Mais aussi l’hétérogénéité des 29 pays européens offre un terrain de jeu beaucoup plus riche en opportunités que les Etats Unis très unifiés.  Ils créent donc une filiale commune (sans nom pour l’instant)… d’achat de matériels et plusieurs accords (gardés essentiellement secrets) pour le partage des réseaux dans plusieurs pays d’Europe. En Angleterre, les deux opérateurs ont déjà combiné leurs activités mobiles dans une autre joint venture appelée « Everything Everywhere ». Mais une fusion des 2 opérateurs est purement impensable affirme-t-on de chaque côté… Voila qui devrait endormir pour un moment les autorités de la concurrence de chacun des pays… ! Parallèlement, les opérateurs cherchent à s’entendre au niveau européen pour envisager de faire payer Google et les autres « géants » du Web, ce que Neelie Kroes, la commissaire Européenne, voit d’un regard plutôt méfiant.

Arguments diversement fallacieux…  

D’un autre côté, Stéphane Richard explique que sa société s’attache à acheter des opérateurs en Afrique et au Moyen Orient, marchés sur lesquels il espère doubler son chiffre d’affaire d’ici 2015… Cocorico… Tout ne va donc pas si mal du côté des investissements… De la même manière que AT&T investi 39 milliards de dollars pour prendre 10 points de part de marché sur les Etats Unis plutôt que de mettre ses 39 milliards sur l’amélioration de son réseau désuet, France Télécom investi à l’étranger pour prendre des position dominantes et investi de façon parcimonieuse sur son marché, bloquant de fait le déploiement du très haut débit sur le territoire Français. L’un invoque un prétendu manque de fréquence, ce qui lui permet de rafler de nouvelles fréquences, une denrée rare qui pourrait servir à d’autres plus actifs et innovants, et l’autre invoque l’irrésistible besoin de réduire les coûts.

Monopole va-t-il de pair avec bonne gestion ?

AT&T comme France Télécom sont dans une position fortement dominante et leur gestion n’est pas non plus des plus exemplaires, ni des plus transparente, mais ceci ne semble plus être d’actualité du moins pour France Télécom en France. Le récent scandale lié à la « rente retraite » de Didier Lombard est un exemple facile, mais le comportement de France Télécom est insupportable pour les collectivités locales en France qui dépendent de son bon vouloir.

D’autre part, la location de son réseau de cuivre et de ses fourreaux (encore appelé son génie civil)  rapporte encore gros à France Télécom, quasiment de la marge net, puisqu’il a été payé par les contribuables et rentabilisé depuis longtemps (on parle de 8 milliards d’Euros par an. il s’agirait en fait de 1 milliard d’euros par an selon un opérateur concurrent). Donc inutile d’investir pour changer cette situation… Qui se souvient des discours du roi du Minitel français qui lui rapportait pratiquement 2 milliards d’euros par an,  lors de l’arrivée d’Internet ? Pauvre pionnier perdu dans un monde qui ne le comprend pas… !

La question des opérateurs OTT (over the top)  

L’ennui est que la communauté financière internationale n’aime pas bien les opérateurs téléphoniques vus comme des opérateurs de tuyaux, peu innovants, ringards, dépassés… et leur préfère les Google,  Apple, Amazon, Facebook de l’autre côté de l’Atlantique ou Baidu en Chine. Mais Stéphane Richard sort le couplet : « Les opérateurs doivent avoir les perspectives de revenus qui justifient les larges investissement. Ceci  soulève la question du partage des revenus entre les producteurs de contenu, les géants de l’Internet, particulièrement Google  et les opérateurs téléphoniques… On a besoin d’un modèle de partage de revenu qui soit équitable…». Mais il semble que les discussions avec ces dits “géants de l’Internet” ne soient guère avancée (en terme de poids France Télécom avec ses 50 milliards d’Euros de CA annuels et ses 8 milliards de cash flow n’est pourtant pas un nain… !).

Une odeur de neutralité du Net…

Stéphane Richard affirme que Google paie France Télécom dans un partenariat qui permet aux sociétés Internet américaines d’accéder au réseau France Télécom et permet à Google de délivrer son contenu aux consommateurs de façon efficace. « Ils paient pour entrer à nos points d’accès en Europe et en Afrique, et pour ça nous leur assurons un niveau minimum de trafic. » Il ne mentionne pas les sommes mais une porte parole de Google, non nommée par le WSJ précise : « Google ne paie pas pour un niveau minimum de trafic ou autre… »

Elle précise qu’il s’agit d’un accord d’interconnexion qui est standard dans l’industrie des télécom  et n’est aucunement conçu pour payer France Télécom sur ses investissements en réseaux. Pour tous les réseaux téléphoniques qui opèrent le réseau Internet, les opérateurs s’interconnectent depuis longtemps et évitent ainsi la congestion sur leurs réseaux respectifs grâce à ces accords d’interconnexion. La porte parole de Google précise que le trafic de Google n’est absolument pas favorisé par rapport à d’autres fournisseurs de contenus…Chaque opérateur a des centaines d’accords de ce type…  La neutralité du net vient donc de recevoir un gros paquet de dollars et d’euros sur la tête…

La vraie question

Peut-on faire confiance à un opérateur qui possède l’infrastructure ? Les collectivités locales en France n’en sont pas vraiment convaincues…Les collectivités locales américaines l’ont payé très cher.  En effet, l’idée de Stéphane Richard, telle qu’elle est relaté par le WSJ est claire. Il veut que les opérateurs de contenus (les OTT) financent les investissements qu’ils font dans les réseaux sous le sceaux d’accords qui permettront à leurs contenus de bénéficier d’un régime de faveur. D’un autre côté, il veut contrôler le contenu qu’il délivrera sur Internet aux consommateurs en faisant payer plus cher ceux qui passent plus de temps et consomment plus de contenus. L’histoire serait donc doublement rentable,  un retour net, direct, immédiat et à long terme sur investissement.

Enfin, rien n’est dit sur le contrôle de ces infrastructures qui resteront leur propriété et quels seront les plans d’investissement…Toujours cette absence de transparence inhérente à tout ce qui est un peu technologique… Voila un beau sujet d’agitation pour le Conseil du Numérique qui vient de faire ses premiers pas… Il regroupe entre autres tous les opérateurs Français… Le ton est donné, les vilains OTT qui pillent nos opérateurs n’ont qu’à bien se tenir… Notre pays est toujours aussi étonnant. On va passer des mois à discuter sur le sujet et pondre de jolis rapports avec des recommandations « très intéressantes » et puis on fera une belle loi bien compliquée pour appliquer tout ça et on s’apercevra que ça ne marche pas et que le train est déjà passé.

Acquisitions en vues

On a bien vu que France Télécom a depuis 4 ans littéralement mis « tout son poids »  sur le déploiement de la fibre en France, et qu’il a un impact considérable que ce que sera le paysage Français dans 30 ans… Ca s’appelle de l’aménagement du territoire par les infrastructures… France Télécom comme la plupart des opérateurs historiques a le monopole dans la peau et ne s’en débarrassera pas… C’est une sorte de trou noir qui absorbe et verrouille. Le phénomnène est encore plus clair aux Etats Unis avec AT&T pour qui la régulation est bien moindre et son comportement ressemble parfois même à du racket.  Est-ce un syndrome Français ou une particularité des opérateurs historiques, alors que les OTT ont plutôt tendance à générer une industrie grâce à l’innovation?

Par exemple, France Télécom  a littéralement racheté Dailymotion et Deezer à très bas prix (comparé par exemple à YouTube racheté par Google un an après sa création pour 1.6 milliards de dollars…) après avoir englouti des centaines de millions d’euros dans des droits TV sur le foot pour jouer l’exclusivité, en vain… Le montant des droits sur le sport payés par France Télécom dépasse le demi milliard d’euros en 2010. Ce demi milliard pourrait être consacré à investir dans la fibre en milieu rural par exemple…!

L’article du WSJ conclue que la prochaine cible de France Télécom se trouve dans les réseaux sociaux.. Va-t-il acheter Facebook… ?

Je ne peux pas m’empecher d’ajouter cette citation :

Je dis donc aux entrepreneurs, mobilisez votre créativité et votre imagination, non pas pour casser la contrainte, non pas pour enfreindre la contrainte, mais plutôt pour vous appuyer dessus et la dépasser”……  “C’est pour cela que j’ai créé le CNN (Conseil National du Numérique), on ne peut pas rester à deux mondes qui s’ignorent qui s’inquiètent qui se méconnaissent. Il faut qu’on essaye d’associer les gens. C’est pour cela que j’ai créé le CNN, pour que pour tout projet législatif ou réglementaire susceptible d’avoir un impact sur l’économie numérique, le gouvernement soit obligé de demander votre avis, et bénéficie de l’éclairage qui émanera du secteur numérique… Vous l’avez reconnu je pense. Voila donc le programme.

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6 commentaires sur “Les grands opérateurs téléphoniques pleurent misère…”

  1. Jerome D Says:

    L’article tombe bien, au moment où des internautes constatent des chutes de débit sur Youtube http://www.korben.info/fai-la-strategie-du-pourrissement.html et pas que chez France Telecom…
    Le problème est le mélange des rôles, au moment où les opérateurs demandent des paiements OTT ils investissent eux mêmes dans ces mêmes services, ce qui ouvre la voie à de beaux procès en abus de position dominante. Je pense qu’avec 30 milliards de dollars de réserve Google a les moyens de se payer quelques avocats.

    La bonne réponse à mon avis: la séparation structurelle comme celle mise en place en Australie : http://www.fiercetelecom.com/story/telstra-gets-extension-separate-its-retail-and-wholesale-operations/2011-04-26 . Mais vu la force des lobbies télécoms en France ça ne risque pas d’arriver de sitôt…

    • Alain Baritault Says:

      Voir ce qui va se dire à la journée de l’ARCEP mercredi prochain… On doit y parler de $$$$…! oh pardon.. de Neutralité du Net

  2. marc duchesne Says:

    Tout cela est biaisé dès le départ, car regardé avec le point de vue de Télécommunicants. Il faut absolument sortir de cette boîte – « think out of the box » – par exemple en considérant d’autres opérateurs d’infrastructures que les Telcos et ISPs, en imaginant les ruptures possibles qui pourraient faire basculer les modèles, en regardant le problème avec les yeux des utilisateurs…

  3. websdugevaudan Says:

    Super article qui montre bien que les opérateurs ont d’autres soucis que de s’intéresser aux vrais problèmes et en particulier à ceux des zones rurales ! Les deux idées ci-dessus en commentaires (séparation structurelle et recherche d’autres opérateurs que les télécoms )ne font pas partie des préoccupations de ces messieurs .

    On nous « ballade » comme le dit encore récemment l’ARF http://www.arf.asso.fr/2011/04/deploiement-du-tres-haut-debit-il-faut-passer-des-faux-semblants-a-une-veritable-politique.html et ça continuera tant qu’il n’y aura pas de pilote dans l’avion http://websdugevaudan.wordpress.com/

    • Alain Baritault Says:

      Pierre, Ce qui s’est dit au colloque de l’ARCEP hier confirme completement ce que je dis dans cet article…J’y reviendrai dans les prochains jours


  4. Quand on rapproche les propos du sénateur Maurey au salon Odébit du 20 septembre 2011
    « on a choisi un modèle qui laisse France Télécom décider de tout »

    On comprend un peu mieux un problème que nos autorités ne s’évertuent pas à simplifier !!

    Décidément il est temps de mettre le sujet dans la campagne électorale ! mais comment ?


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