Reconstruction d’un monopole aux Etats Unis : AT&T rachète T-Mobile…


Photo AP

AT&T vient de réussir ce que France Télécom a cherché à réaliser pendant plusieurs années (et que nous espérons bien il ne pourra pas achever). L’opérateur historique américain, 1er opérateur pour les Etats Unis, consolide une situation de monopole en rachetant T-Mobile, le 4ème opérateur américain pour 39 milliards de dollars.

Les premières victimes seront indiscutablement les consommateurs (voir mon billet d’hier), et assurément l’ensemble des Etats Unis à terme. Nous sommes en plein dans un paradoxe qui met en évidence l’ambigüité du fonctionnement du marché américain des télécommunications et de sa régulation. Il y a quinze ans, le Président Clinton décidait de déréguler le secteur des télécommunications aux Etats Unis pour créer une plus grande concurrence et favoriser l’innovation, alors qu’Internet émergeait.

La concurrence permet le développement des usages

Le Télécommunication Act de 1996 a effectivement provoqué la naissance de ce qu’on a appelé les CLEC à l’époque (Competitive Local Exchange Carriers), opérateurs alternatifs dynamiques, qui dès l’arrivé du Président Bush ont été laminée par une série de procès retentissants, tous gagnés par les opérateurs historiques ILEC (Incumbent Local Exchange Carriers, par une guerre des prix sans merci et enfin par la bulle Internet, qui a asséché le marché alors que ces CLEC avaient besoin de financements.

Le dégroupage ne s’est donc pas fait aux Etats Unis et le marché s’est consolidé. En France, il a fallu attendre 2004  et une forte incitation législative et une régulation vigoureuse pour qu’il soit mis en route et la concurrence à peu près maintenue. Ces deux exemples montrent que la concurrence en matière de télécom est seule capable de maintenir l’innovation, de maintenir les prix à des niveaux raisonnables, de favoriser les investissements et de développer les usages. La part de marché d’AT&T aux Etats Unis atteindra 43% alors qu’elle était de 32% avant l’annonce.

Le manque de spectre invoqué

Le Président d’AT&T, Ralph de La Vega, dans une interview au Wall Street Journal indiquait que cette opération était rendue inévitable par le manque de spectre de fréquences pour la prochaine génération de réseaux cellulaires. « En combinant les portefeuilles de spectre que nous détenons, dit-il, qui sont complémentaires, cela aide les 2 compagnies »…AT&T, après l’acquisition des 33 millions d’abonnés de T-Mobile disposera de près de 130 millions d’abonnés, loin devant les 94 millions de Verizon et des 50 millions de Sprint-Nextel. T-mobile, filiale de Deutsche Telekom est considéré avoir des difficultés pour migrer son réseau 2G et 3G  vers des réseaux à très haut débit de type LTE très consommateurs de fréquence, justement parce qu’il manque de fréquences.

Quant à AT&T, on sait très bien que la saturation de son réseau mobile est du à un manque d’investissement et à son imprévoyance et son incapacité de réaction quant à l’effet iPhone. En effet l’année dernière, AT&T rachetait à Qualcomm pour 2 milliards de dollars suffisamment de spectre dans les fréquences 700 Mhz pour lui permettre de couvrir 300 millions de personnes en LTE sur le nord des Etats Unis. Plutôt que d’investir réellement dans des équipements LTE,  l’achat de T-Mobile pour ses fréquences est donc une mauvaise justification pour prendre une part de marché encore plus dominante.

AT&T, le plus mauvais opérateur des Etats Unis

Pour le consommateur, AT&T est une galère. Ainsi, pour Consumer Reports, un organisme indépendant de consommateurs qui note les produits, les services et les sociétés ayant affaire au grand public (une sorte de 50 millions de consommateurs à l’Américaine), AT&T arrive avec le plus mauvais score de tous les opérateurs pour la qualité de ses services. Cette note vient de l’avis de 58000 personnes ayant répondu à l’enquète. N’oublions pas que AT&T a été le seul à offrir l’iPhone pendant près de 3 ans aux Etats Unis et qu’il a connu une forte saturation de son réseau, qu’il a nié et tenté de masquer pendant longtemps… Les commentaires associés à AT&T sont édifiants… et il y a fort a parier qu’avec le rapprochement, le service client de T-Mobile qui est assez apprécié, soit mis au pas de celui d’AT&T.

Rapprochement loin d’être acquis

Beaucoup d’analystes aux Etats Unis s’inquiètent de cette opération. Om Malik, fin connaisseur des secteurs de la haute technologie aux Etats Unis énumère laconiquement tous ceux qui risquent de souffrir de ce rapprochement, à part les banquiers qui bien sur profiteront grassement de l’affaire et les responsables des sociétés impliquées qui touchent au passage pour avoir négocié un tel deal. Le diagnostic de Om Malik est sombre pour les consommateurs. Il n’y aura plus que 3 opérateurs sur le marché (AT&T/T-Mobile; Verizon et Sprint-Nextel) dont 2 dominants, alors que T-Mobile représentait une alternative et une force d’innovation entre les 2 dominants.

Il jouait un peu le rôle de Free en France… Non seulement le choix de service diminue, mais les prix vont augmenter rapidement précise-t-il. Pour donner le ton, AT&T ne vient-il pas de de limiter en volume l’usage de ses accès DSL résidentiels, et de créer un Net à péage.  L’opération doit maintenant passer devant la FCC et différentes instances anti-trust aux Etats Unis et il n’est pas dit qu’elle obtienne leur accord facilement.

L’ecosystème en souffrira aussi

Les fabricants de téléphone ont aussi du souci à se faire poursuit Om Malik, plus particulièrement Motorola et HTC qui fabriquent des téléphones GSM. Ils viennent juste de perdre un degré de liberté dans leur capacité de négocier les prix puisque maintenant, AT&T est le seul opérateur à utiliser GSM sur l’Amérique du Nord.  Verizon utilise une autre norme de téléphonie, le CDMA, incompatible aujourd’hui avec GSM.

La diversité des téléphones mis à disposition des utilisateurs risque aussi de se réduire considérablement. En matière de WiFi, T-Mobile avait une politique assez innovante d’accès à un grand nombre de hot spots publics, dans des restaurants, libriaires, aéroports, cafés et hôtels. Il fut le premier à offrir un service de roaming abordable à l’étranger pour ses abonnés. AT&T en est encore loin.

Vers un duopole

Om Malik ajoute que ce rachat entrainera presque immanquablement le rachat de Sprint-Nextel par Verizon, puisque Sprint-Nextel utilise aussi le CDMA, il est encore plus mal en point que ne l’est T-Mobile, mais il est assis sur un large portefeuille de fréquences, ce qui risque de faire monter les prix. Il constate aussi que Sprint et T-Mobile s’étaient souvent trouvés côte à côte face à Verizon et AT&T dans un certain nombre d’arbitrages de régulation. Sprint va maintenant se trouver complètement isolé… Il explique que les quelques petits opérateurs sans fil qui subsistent aux Etats Unis (Metro PCS, Cricket, US Cellular) ont intérêt à se regrouper pour garder une voix au chapitre.

Il mentionne enfin que Google, qui porte Android, risque aussi d’y perdre gros en capacité de négociation. Il est maintenant possible que fort de cette position dominante renforcée, AT&T décide de mettre en place une boutique d’applications pour ses mobiles et cherche a récupérer les bénéfices de la vente d’applications qui lui a été ravie par Apple. Cette démarche risque ainsi de crée d’importantes perturbations sur le marché qui pourraient conduire a une redistribution des cartes. Dans ce genre de mouvement, les dinosaures sont cependant rarement gagnants car si ils ont la puissance,  il leur manque la créativité et l’agilité.

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3 commentaires sur “Reconstruction d’un monopole aux Etats Unis : AT&T rachète T-Mobile…”


  1. Un coup d’oeil rapide et amusé (au sens ironique du terme…) sur les deux infographiques :

    http://www.neatorama.com/family-tree-of-telecommunication/
    montre le pouvoir d’absorbtion fantastique de Ma’Bell.

    Regardons alors la situation française avec « recul » : tout indique que ce genre de fusion est encore possible ici. Les investissements colossaux requis pour le Très Haut Débit fixe (FTTH) et mobile (4G) vont obliger nos chers opérateurs hexagonaux à quelques rapprochements inattendus, dont FT-Orange sortira toujours leader, voire leader pour toujours…

    • Alain Baritault Says:

      Excellentes Marc ces infographies… Qui nous fait une infographie des télécoms en France…? Un peu plus simple a faire probablement… Quand au besoin de se regrouper pour investir lourdement dans des infrastructures, que penses tu des 39 milliards mis pour acheter des parts de marché, c’est autant de milliards qui ne seront pas investis dans des infrastructures d’amélioration des réseaux… Infrastructures pour agrandir le gâteau ou parts plus grosses du gâteau existant?


  2. @Alain : la carte du paysage telecom français à faire: les accords croisés entre opérateurs historique et alternatifs. Qui achète quoi à qui. Sur le Fixe et sur le Mobile. Rien que sur le FTTH, y a de quoi se marrer !…


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