Le Très Haut Débit en France est au point mort


Michel Mercier au Forum des décideurs

Le très bel amphithéâtre du Conseil Economique et social recevait cette semaine le Forum des Décideurs territoriaux, une manifestation organisée par Serge Pilicer en partenariat avec la plupart des grands ministères intéressés par les avancées des technologies numériques et du très haut débit en France.  L’objectif de cette réunion à laquelle ont participé les grands acteurs territoriaux et les professionnels du très haut débit français était de faire un nouveau point sur l’état des lieux  alors que notre pays commence à prendre du retard sur ses partenaires européens dans la mise en place des infrastructures de très haut débit fibre. Le constat n’est pas brillant, alors même que les intervenants ont à peine soulevé le voile sur les problèmes qui ont conduit le déploiement à stagner depuis 3 ans. « Depuis le séminaire gouvernemental sur le numérique il y à 9 mois, rien n’a bougé malgré l’agitation et les belles déclarations,  expliquait un participant ne souhaitant pas être nommé. Il serait temps de montrer  les coupables du doigt, parce que leur petit jeu fait prendre un retard critique à la France et ils continuent de profiter de la situation… »

Des mesures, des intentions… mais rien ne bouge

C’est Michel Mercier Ministre de l’Espace Rural et de l’Aménagement du Territoire qui ouvrait les débats en rappelant les dernières décisions du CIAT sur l’aménagement numérique du territoire et les mesures prises par le gouvernement depuis le début de l’année dernière. Il mentionnait notamment les mesures prises en décembre dernier d’allouer 4.5 milliards d’Euros du Grand Emprunt à l’économie numérique  (FSN ou Fonds pour la société Numérique) dont 2 milliards seront consacrés au déploiement de la fibre dans les zones très denses (zones 1 et 2 définies par l’ARCEP). La loi du 17 décembre 2009 (loi Pintat) créait aussi le FANT (Fond d’aménagement numérique du territoire) pour lutter contre la fracture numérique, dont le but est de faciliter le développement du très haut débit dans les zones moins denses (zones 3 de l’ARCEP).

Le CIAT a décidé d’abonder  le FANT par le grand emprunt (le FNS) par une première tranche de 750 millions d’Euros. « On ne peut pas attendre que le marché ait bien servi les zones rentables arrive ensuite vers les zones moins rentables expliquait Michel Mercier». Il posait ensuite la question de l’alimentation du FANT dans la durée, une tâche à laquelle devra réfléchir le Sénateur Hervé Maurey. « Pour servir les ambitions évoquées lors du CIAT il faut des projets, de bons projets qui ont fait l’objet d’études approfondies. Ces projets doivent être articulés avec des investissements privés » poursuivait-il.  Le programme National très haut débit sera donc engagé dans quelques semaines avec un appel à projets qui associera les collectivités locales et les opérateurs.

Le CIAT mentionne aussi qu’une « stratégie de cohérence régionale » sera élaborée d’ici la fin de 2010 par les préfets de région en liaison avec les collectivités territoriales. Enfin, le FNADT (Fond National d’Aménagement et de Développement du Territoire contribuera à hauteur de €1.5 millions par an à l’élaboration des schémas directeurs d’aménagement numériques régionaux.  Il  concluait son intervention en indiquant que le rôle du politique est de fixer un cap et des priorités…Le très haut débit est une priorité pour lui, mais il laisse aux opérateurs et aux collectivités le soin de se mobiliser et de s’entendre…

Les 2 France :  les villes…et les réserves d’indiens numériques

Une première table ronde tentait de faire le point sur les développements en cours et très vite, il est apparu que les Français (du moins plusieurs de leurs représentants) ne souhaitent pas renouveler l’aventure du haut débit qui a suivi le dégroupage en 2004, même si la réalité n’offre guère d’autre solution. « Nous voulons engager en même temps l’effort sur l’ensemble du territoire, c’est-à-dire avancer en parallèle dans les zones denses et les zones rurales » expliquait Patrice Martin-Lalande, Député du Loir et Cher. Il faisait implicitement abstraction de plusieurs faits objectifs que sont : l’attitude et les stratégies des opérateurs, le manque de fonds et l’inégalité des ressources des collectivités, la volonté européenne de concurrence par les infrastructures, la réglementation Française de séparation en zones denses ou moins denses, la règlementation de l’ARCEP sur la montée en débit et l’implication variée des élus des collectivités. Yves Censi, Député de l’Aveyron, mentionnait que la puissance publique devait être le levier du développement pour éviter que ne se créent des « réserves d’indiens numériques », auquel il assimile son territoire.

Bouygues, le trublion du 92

Thierry Solère  Vice président du Conseil Général des Hautes de Seine apportait avec beaucoup de convictions une vision très optimiste du développement de la DSP THD 92 (déploiement de 800000 prises fibre chez les habitants du 92) qui fut portée sur les fonds baptismaux en 2005 par Nicolas Sarkosy alors encore Président du Conseil Général des Hauts de Seine. Pourtant, cinq ans après, pas un appartement n’est relié à la fibre…

Sur le terrain, les rumeurs laissent entendre que les travaux n’avancent guère, après un remaniement à la tête du projet au sein du Conseil Général et  pas mal de difficultés de « communication » et de « compréhension » entre le CG, Sequalum le délégataire de la DSP, Numéricable le maitre d’ouvrage et les divers sous traitants. La complexité du système, la forme juridique de la DSP et les visées des autres opérateurs dans la place (Free, Orange, SFR, Colt) qui sèment des embuches à qui mieux mieux, les retards accumulés pour définir et s’entendre sur le fibrage vertical des immeubles mettent le délégataire dans une position quelque peu délicate face à des opérateurs qui font la fine bouche, attendent et préfèrent fibrer de leur côté plutôt que se passer par lui.

Cependant, un trublion, Bouygues Télécom, semble en mesure de faire bouger les choses à travers sa nouvelle stratégie d’opérateur fixe capable d’offrir le quadruple play. N’ayant pas de fibre, le recours à l’infrastructure du délégataire est une aubaine pour lui pour atteindre les habitants de ce département dense et économiquement actif. Il semble aussi que les bailleurs sociaux se tournent délibérément vers Sequalum pour équiper leur parc d’appartements. « La guerre de la fibre se gagnera dans les immeubles, c’est-à-dire avec les syndic et les bailleurs » disait un proche du projet THD 92.

Certains opérateurs jouent le jeu, d’autres jouent la montre

Olivier de Baillenx, directeur des relations institutionnelles chez Iliad-Free rappelait que Free n’était pas favorable à la DSP THD 92 que Iliad (qui ne fut pas choisi après avoir essayé de torpiller le projet) a contesté auprès de la commission Européenne, créant au passage une jurisprudence non attendue.  Il mentionne un cas de co-investissement d’infrastructure mutualisée réunissant les opérateurs Wind, Fastweb et Vodaphone  à hauteur de €2.5 milliards pour déployer un réseau de fibre dans les plus grandes villes d’Italie comme étant quasiment impossible en France. Ce à quoi Jean Michel Soulier, Président de Covage, le seul grand opérateur d’opérateur indépendant en France répond : « On est un peu suspicieux sur la dite entente de mutualisation entre les opérateurs Italiens… ». Covage qui  gère 14 DSP en France semble bien connaitre les arcanes des relations des opérateurs entre eux.

Patrice Martin-Lalande rappelait que la coopération entre les opérateurs en France ne se pose pas vraiment de problème dans les zones rurales dans la mesure où aucun opérateur ne veut y aller et que France Télécom y est de toute façon présent historiquement (ce qui lui donne un avantage dont il joue habilement). « Mais pour essayer de créer des modèles divers et innovants dans les zones rurales, poursuit-il, il faudrait que l’on puisse disposer des informations nécessaires à l’élaboration des schémas directeurs.  Malgré la LME qui impose aux opérateurs (particulièrement l’opérateur historique) de donner les informations sur les réseaux dans les communes, on n’a pas avancé depuis… et on ne voit rien venir ».

La table ronde se terminait sur quelques considérations autour des Etats-Unis ou les 2 opérateurs, Verizon et AT&T ont mis en œuvre de vastes plans d’investissement pour le FTTH.  Il était cependant noté que le FTTH mis en place n’est pas du vrai FTTH mais une solution hybride fibre – câble coaxial chez Verizon et une solution  VDSL chez AT&T mais personne ne mentionnait que,  une fois que l’appartement connecté, l’utilisateur est lié à vie avec l’opérateur qui l’a installé… Pas question de changer d’opérateur car il n’y a pas de mutualisation de la boucle locale… Dans ce genre de schéma, la fibre à la maison devient  un véritable sacerdoce pour l’utilisateur, de quoi réjouir un opérateur historique.

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2 commentaires sur “Le Très Haut Débit en France est au point mort”


  1. Quelques précisions sur la DSP92 aka « THD Seine » – disclosure : j’ai l’honneur, le privilège, et la chance unique d’être le directeur du projet pour Numericable; à ce titre je coordonne les activités des équipes de conception et de construction du réseau.

    a) la convention mentionne deux jalons de construction, donc deux objectifs en terme de délai : un premier jalon à T0+3 ans, le second à T0+6 ans. Le top-départ officiel a été donné au début janvier 2010, avec un échéancier sur l’année 2010 fixé par le Délégant concernant quatre villes, auxquelles s’est rajoutée une cinquième par la volonté spontanée de la municipalité.

    b) sur le terrain, les difficultés touchent principalement aux emplacements des différents éléments intermédiaires du réseau, i.e. les SRO ou Sous-Répartiteur-Optique : la plupart des municipalités souhaitent, à juste titre dans le cadre des aménagements urbains « Green », que ces éléments soient invisibles, donc en bâtiment. Pour répondre à la demande d’une municipalité, des SRO enterrés avaient même été étudiés, mais les coûts exorbitants de génie civil et la complexité induite sur l’exploitation et la maintenance du réseau ont conduit à l’abandon de la solution (qui cependant aurait été une belle première). Il faut donc 1) trouver des locaux, et 2) négocier le droit d’usage de ces locaux.

    c) la décision de l’ARCEP sur le fibrage des immeubles dans les zones denses, adoptée fin décembre 2009, a entraîné des modifications majeures sur les solutions techniques mises en oeuvre sur le réseau THD Seine : le passage du monofibre au quadrifibre – qui n’est pas imposé par la Convention DSP92 – a ainsi obligé les constructeurs à définir de nouveaux matériels pour les colonnes optiques. Il est important de noter qu’en Mars 2010, aucun fabricant présent sur le marché français ne disposait d’une offre quadri-fibre sur catalogue. Quatre fibres au lieu d’une chez l’abonné, ce sont des armoires de rue plus imposantes, des règles d’ingénierie nouvelles à intégrer dans les systèmes d’information, des formations nouvelles à mettre en place, etc… Autant d’éléments qui compliquent effectivement la tâche du Délégataire sur le Vertical, sachant qu’en plus de nombreuses zones de flou subsistent quatre mois après la publication des décrets au J.O.

    Pour conclure cette mise au point, ceci : THD Seine est à ce jour le plus grand réseau FTTH public, ouvert et neutre, jamais construit au Monde. Ce simple constat devrait suffire à faire taire les critiques…


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